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par MAURICE DANTEC 


 

PREMIERS PRINCIPES DE THERMODYNAMIQUE TRANSFICTIONNELLE

Douze ans avant sa mort, en 1888, Nietzsche avait appelé de ses voeux la venue d'hommes synthétiques, capables de porter en eux tous les flux vitaux d'une époque et de les retransfigurer dans une oeuvre particulière. Je ne saurais dire si cette espèce d'hommes est en voie d'être formée, où que ce soit dans le monde, mais je peux poser en préambule de cette première considération que les conditions historiques semblent réunies pour faire du roman l'espace privilégié d'un réalisme synthétique, capable, s'il en est encore temps, de transmuter la littérature, afin qu'elle survive au cours du prochain siècle 


 

Le réalisme synthétique pourrait dépasser le nihilisme littéraire contemporain par l'acceptation du "monde tel qu'il est", et surtout de ce vers quoi il tend, par l'acceptation de sa terrible positivité, dans toutes ses directions, chacune de ses dimensions; c'est à partir de cette acceptation critique métamorale de l'économie générale de l'humanité, comme disait Nietzsche, que le roman pourrait alors se re-dresser afin de surmonter la double impasse (nouée dialectiquement par ces raseurs de dialecticiens eux-mêmes) dans laquelle la littérature française notamment s'est laissée piéger, celle qui "oppose", ou "articule" le naturalisme d'une part, et le nouveau roman d'autre part, ou plutôt ses avatars néo-bourgeois ( nous reviendrons à l'occasion là-dessus). Soit le romantisme social, versus le romantisme formel.

Le naturalisme social, et ses divers sous-ordres, y compris le roman policier "traditionnel", ne sont plus en effet que des jeux formels, s'ils ont jamais été autre chose que ça. La narration dite "réaliste" ou "classique" est depuis longtemps contaminée par des souches mutantes venant d'autres territoires, historiques, géographiques, littéraires, scientifiques. Depuis longtemps, les romanciers français qui se piquent de narration "objective" et de "réalisme social" utilisent des formules venues du cinéma, quand ce n'est pas de la télévision. Formules recyclées bien avant eux par les romanciers américains des années 1930-40, notamment les auteurs de romans noirs. Mais cette contamination transfictionnelle n'étant pas assumée, puis que totalement hors de vue des écrivains nationaux, elle débouche sur la platitude et l'absurde involontaire. Il n'est pas rare de voir des auteurs faire du troisième degré sans le savoir, comme monsieur Jourdain de la poésie. Des dialogues qu'on voudrait forgés dans le feu du réel apparaissent alors comme des constructions artificielles de nième génération qui flirtent avec le génie kitsch des plus mauvais sit-coms.

Le roman moderne auto-subjectif français (comme on dit auto-suggestif) est depuis trente ans la risée de tous ceux qui par le monde, se piquent encore d'attendre quelque chose de la littérature. Il peut être source de dégout, voire de honte, lorsqu'on a eu le malheur de naître sur ce vieil hexagone. la re-modélisation infinie des mêmes patterns pillés dans le glorieux fonds de catalogue des lettres françaises conduit à l'effet inverse que celui attendu par ses épigones. L'épuisement total de la forme classique (NRF), ou néo-classique (Minuit), par ceux-là mêmes qui se targuent de les faire vivre est à l'image du pays tout entier, et qui pourrait s'en étonner? Pour qu'une forme vive, il faut qu'elle se développe, il faut donc qu'elle se dépasse. Pire encore, le roman noir français s'est à son tour positionné comme la nouvelle littérature humanitaire, on se croirait au mieux dans Docteur Justice, les lecteurs de Pif-Gadget comprendront, satisfaisant ainsi les militants théologiens de la libération de Télérama comme les laïcs antilibéraux du Monde Diplomatique. Mais en évitant de ce fait la confrontation avec la REALITE, en tant que PROCESSUS EVOLUTIONNISTE.

Une machine de troisième espèce

 A toutes ces formes de clonage dégénerescent et inavoué nous voudrions substituer une mutation déterministe, faire de la littérature une véritable machine de troisième espèce. Une machine cyborg et constructiviste en connection avec les forces dans l'homme: un code génétique mental. Nous voulons décrire les "sentiments" par leur dynamique neurologique spécifique, nous voulons décrire la machine humaine sous le regard digital d'une machine à résonance magnétique, ou d'un microscope à effet tunnel. Ce qui pourrait nous intéresser dans une gorgée de bière consisterait à retracer la circulation des molécules d'alcool dans le métabolisme, et en particulier le métabolisme cérébral, jusqu'à l'excitation d'endorphines spécifiques. Mais à ce titre, convenons-en, nous avons désormais à notre disposition des molécules bien plus intéressantes que l'alcool produit par la levure de bière.

Qu'il s'agisse du roman d'imagination à dimension historique, du roman naturaliste à vocation sociale, ou du roman ìmoderne" psychologique auto-subjectif, toutes ces formes sont désormais mortes, comme l"idéalisme béat dont elles sont le symptome, tout autant que le virus.

Pourquoi ?

 Parce qu'elles sont, pour paraphraser Nietzsche encore une fois, les formes ultimes du nihilisme contemporain. En tant que telles, elle procèdent d'une généalogie propre qu'on peut résumer en quelques étapes fondamentales: elles nient d'abord le monde en tant que valeur, en tant que processus cosmique métamoral puis lui dénient toute matérialité, toute existence, pour la simple et unique raison qu'elles considerent comme impure la VIE, avec ses "imperfections", la mort, en premier lieu, puis la souffrance, la compétition, les paradoxes créatifs et cruels, mais aussi tout ce qui ne tient pas dans l'étroitesse de leur conception dialectique de l'homme, du monde, et de Dieu lui-même. Dans sa version actuelle, le monde humain tel qu'il est, dans sa réalité biologique et économique, est considéré comme "mauvais", parce qu'inégalitaire, mondialisateur, et destructeur. Mais c'est précisément parce que l'homme est une catastrophe qu'il nous intéresse.C'est précisément pour cela qu'il est humain. Le programme expansionniste de la vie se moque éperdument de nos considérations morales. Un, l'homme est un super-prédateur à l'échelle bio-historique. Un tel être ne peut naître que d'un cataclysme, il est le cataclysme. Deux, s'il domine relativement aisément la biosphère animale dont il est issu, il doit cependant perdre de sa superbe, il n'est certainement qu'une microvariable statistique dans le colossal chantier cosmique, et une microvariable plus ou moins répétable. Nous devons nous persuader une bonne fois pour toutes que des globes terrestres analogues au nôtre tournent, ont tourné, tourneront autour de millions d'autres étoiles, comme une des composantes du chantier galactique, nous devons impérativement admettre comme données de base qu'un globe de notre taille, orbitant autour d'un soleil du même ordre de grandeur, à une distance à peu près équivalente, et contingenté par à peu près les mêmes conditions initiales engendre très probablement une biosphére créant de la vie prébiotique, puis végétale, animale, sociale, puis post-planétaire, avec un taux de probabilité décroissant, mais qui reste notable à l'arrivée. C'est une question de pure statistique, car le Dieu Big-Bang, appelons le comme ça, travaille avec des nombres inommables, alignant des dizaines de zéros. L'homme, en tant qu'espèce particuliere de ce globe-ci, avec son histoire propre, est bien évidemment unique, mais le chantier cosmique possède en stock des milliards d'autres possibilités, sur des milliards d'autres globes terrestres disséminés parmi les 10000 milliards de galaxies de la seule région observable. Multipliez le tout par 100 milliards d'étoiles en moyenne pour chaque galaxie, la microvariable Homo Sapiens Made On Earth devient d'une préciosité ridicule. Trois, c'est précisément parce qu'il recèle désormais les possibilités de détruire le monde qu 'il lui devient concevable d'en créer de toutes pièces, ou de le quitter pour les froids espaces intersidéraux. La mondialisation, la dissolution des frontières nationales, la communautarisation des modes de vie et de l'expérience sociale vécue comme appendice de la technologie, bref le tribalisme-fétichisme du capital marchand de troisième espèce ne conduit certes pas au paradis socialiste égalitaire mais à la formation de nouvelles frontières, de nouveaux empires, de nouvelles baronnies, de nouvelles ligues hanséatiques, de nouvelles micro-tribus et de nouveaux modes de production tous concurrents les uns des autres selon les règles de la thermodynamique historique humaine, c'est-à-dire, et pour un mettre un terme à la querelle sur le darwinisme social, celles qui sous-tendent un mode de développement évolutionniste (c'est-à-dire à la fois chaotique et déterministe) dans lequel coopération et compétition sont tellement imbriquées l'une dans l'autre, que ce n'est que pure vue de l'esprit, pur idéalisme, que de concevoir l'une et l'autre comme des ethos séparés et antagonistes. L'onde et la particule ne sont que deux manières de lire différemment le même évènement. Egoïsme et altruisme doivent être considérées pareillement. Cruauté et compassion suivront dans la seconde. Bien et Mal ne sont donc pas, en toute certitude, des valeurs binaires, antinomiques, nouées par l'illusion dialecticienne, mais des degrés variants, des moments cinétiques particuliers de la biopolitique humaine. A nous, écrivains, de savoir les retranscrire comme tels.

Un nouveau nouveau roman ?

 Qu'est ce que cette reflexion est susceptible de nous apprendre sur les regles d'un "nouveau nouveau roman" contemporain qui serait à inventer? Tout d'abord, posons nous la question, cela est-il possible, et en second lieu, cela est-il même nécessaire? L'épuisement des formes en cours en cette fin de siècle est tout bonnement époustouflant. Jamais sans doute aucune civilisation n'a produit un tel nihilisme, signe d'épuisement d'une forme et d'une culture, et comme Nietzsche encore une fois l'avait compris, c'est au moment d'un puissant mouvement de civilisation, le XXeme siècle et ses innovations techniques en cascade en ce qui nous concerne, qu'un tel nihilisme peut apparaitre. A tel point que, comme un autre nihilisme avant lui - le nihilisme chrétien - le nihilisme moderne, contre-action aux valeurs de la société capitaliste pré-mondiale, est depuis longtemps épuisé, et que le nihilisme post-moderne de la civilisation planétaire (l'écolo-humanitarisme et ses versions new-age) est mort-né dans le bourbier des Balkans et du Rwanda, de l'OTS et de Heaven's Gate.

 Comme Nietzsche l'avait pressenti, au bout d'un moment, les diverses formes de nihilisme, c'est-à-dire d'idéalisme, se seront épuisées dans leur stérile combat contre la positivité du monde, du seul monde vrai, celui de la géopolitique et des techniques, celui de la complexe mathématique du darwinisme historique, celui du processus bio-cosmique, dans lequel l'humanité n'est sans doute qu'une péripétie.

Or, précisément, cette civilisation planétaire évolutionniste montre chaque jour qu'à l'évidence, la démocratie nationale comme mode de gouvernement, c'est-à-dire de navigation, selon l'étymologie, est dépassée, qu'elle n'était qu'une étape, une expérience particulière, avec ses propres limites: quand on prétend à l'universel, comment s'étonner d'être dépassé une fois le but atteint?

Que peut faire le roman contre cet état de chose?

 Justement, surtout il n'a rien à faire. Rien contre. Ni rien pour. Et tout avec. Le roman du XXIeme siècle sera lui aussi un produit de laboratoire, une arme virale, un processeur particulier chargé de traquer la présence active du verbe dans cette économie générale, largement symbolique. Il aura a démêler les réseaux secrets de la biologie et du social, il devra envisager le cerveau et le psychisme qui le conçoit et l'écrit comme un continuum à explorer en vue de se nourrir plus avidement encore du monde, il devra envisager la Connaissance, et le chaos historique humain selon un point de vue métamoral, comme l'attribut divin nécessaire pour que l'homme puisse inventer Dieu. La parabole de Nietszche sur la Genèse rejoint fort bizarrement, pour un athée tel que lui, certaines inspirations de la Kabbale, ou des Gnostiques: Si Dieu a créé toutes chose, Il a aussi créé le Serpent, et s'Il vit en toutes chose, Il vit aussi dans le Serpent, qui est Sa créature, c'est Dieu, donc, qui s'est glissé dans la peau du Serpent pour "tenter" la femme, et ainsi porter la Pomme jusqu'aux lèvres d'Adam.Cela faisait partie des nécessités propres aux lois matérielles du Monde, comme l'image la plus terrible que tout idéaliste ne peut concevoir sans se mettre à trembler: que la Connaissance et le Mal ( le Mal selon les prêtres et leurs imitateurs idéalistes), c-à-d la sexualité, donc la séduction, l'ambition personnelle, donc l'initiative historique, la maitrise du verbe, donc les sciences, tout cela donc puisse procéder de cet Appétit divin, de cet instinct de nutrition, de vampirisme absolu, devrai-je dire, dont est dotée la conscience, cet Arbre de la Connaissance qui ressemble plus à une pieuvre omnivore insatiable qu'à un Sapin de Noèl.

 Pendant plus de 1500 ans, les prêtres nihilistes chrétiens ont tout fait pour endiguer le flot évolutionniste historique, au point, alors que le chritianisme était vaincu, en pleine Renaissance, de provoquer, par la décadence des moeurs papales, la création de ce qui allait le détruire, donc le sauver, soit Luther, la Réforme qui "modernisa", adapta le christianisme aux nouvelles donnes socio-économiques, en propageant par le livre imprimé, véritable virus pour l'époque, un torrent de haine prophétique qui déchaina un siècle et demi de guerres de religion dans toute l'Europe, permettant une nouvelle fois à Rome d'empêcher l'unité politique du continent et d'assurer son emprise sur le cône sud, l'hémisphere latin pourrait-on dire, France y compris.Pour notre perte, à nous autres Français, et à nous tous Européens.

 Avec le protestantisme, qui s'accaparra pendant trois siècles la vague d'innovations techniques née de la Renaissance pour produire la révolution industrielle en Europe du Nord, le nihilisme chrétien trouve un second souffle, mais qui s'éteint en fait assez rapidement: dès lors que l'évolution socio-technique de l'humanité explore les limites de l'humain, de Darwin à Freud, en passant par Pasteur, le christianisme industrieux des fourmis luthériennes et calvinistes produit sa morale nihiliste ultime, l'idéalisme philosophique néo-platonicien des Hegel, Kant, et Schopenhauer, ou celui des utilitaristes anglais. Cette 'morale' nihiliste sécularisée par les bourgeoisieS européennes de lîaprès Napoleon est le cadeau le plus empoisonné que légua le christianisme avant de s'éteindre, plus ou moins définitivement, dans l'effondrement général de 1914-1918.

Le socialisme égalitaire et ses divers avatars, formes ultimes de l'idéalisme Hégelien post-chrétien, les nihilismes modernes, étaient alors mûrs pour prendre la relève, entrainant les régressions et les ruines que l'on connait, tout au long du siècle. Puis, durant la décennie des années 1980, le sauve-qui-peut individuel devant l'inéluctable, la fin des utopies bidons, avec tous les réflexes de défense identititaires créé par le vide soudain, la course au fric et aux honneurs comme simple variante du repli réactionnaire général, allaient définitivement brouiller les cartes. La mondialisation de l'économie historique (c-à-d le capitalisme planétaire post-chrétien) y produit son ultime avatar nihiliste, un mélange syncrétique de christianisme communiste primitif, de bouddhisme et d'écologie humanitaire, nommé new-age, et qui conduit la recherche idéaliste de la vérité jusqu'à son point ultime: le suicide, ou l'extermination de masse. La décennie suivante se chargera d'en fournir les preuves.

Le roman du XXIeme siècle doit donc partir du constat suivant: Les anciennes dialectiques, Bien/Mal, Humain/Inhumain, Bienveillant/Cruel, Beau/Laid, Esprit/Matiere, Naturel/Artificiel, Art/Science, Fiction/Information, Individu/Multiplicité, Cosmique/Social, Technologie/Biologie, sont désormais dissoutes par le monisme de puissance pure qui s'agite sous les séismes en cascade que produit l'ajustement historique en cours. Le cerveau, le code génétique, les processus de cognition envisagés selon des modèles évolutionnistes en oeuvre dans le processus de création littéraire même, mais surtout comme nouvelles limites de la "nature humaine", voila ce que la littérature du XXIeme siècle doit être en mesure de (re)produire. Cette littérature doit au préalable s'appuyer sur une phase indispensable à son développement dans un monde en mutation rapide :

- Etre elle-meme un facteur de mutation. Et donc se reposer sur une transmutation des valeurs.

- Accepter le monde issu du XXeme siècle comme une expérience globale, dans laquelle l'économie générale et les crises nihilistes cataclysmiques subséquentes ont engendré des psychoses idéalistes en tant que systèmes de gouvernement, ou comme cultures de masse.

- Prendre la culture du XXeme siècle là où elle se trouve. Ce monde du XXeme siècle a produit sa littérature dans le feu atomique et la suprématie de la technique, on n'en trouve pas trace dans les académies du bon goût et de l'art moderne officiel. Roman noir, science-fiction, culture underground, c'est de ces marges qu'il faudra partir pour construire le roman du futur, une machine littéraire synthétique, capable de croiser, au sens génétique, le thriller, l'anticipation, le roman criminel, le roman d'initiation philosophique, le journalisme de guerre, l'experimentation psychédélique, le roman d'aventure, de voyage, d'espionnage sans s'effrayer de privilégier le panoramique au point de vue, sans complexe vis-à-vis des nouvelles technologies, des nouveaux langages, des nouvelles catastrophes.

Une telle production littéraire ne doit plus avoir peur d'affronter le monde sur son terrain, en prédatrice. Elle doit pour cela se concevoir elle-même comme expérience de laboratoire, comme programme de recherche, comme télémanipulation du lecteur conçue scientifiquement, avec l'appui et la complicité des universitaires, avec archivage en temps réel de l'expérience sur camescope numérique, avec un appareil de note parallèle à l'écriture du roman et disponible quasiment en temps réel sur le réseau, Cette production littéraire devra se considérer comme une arme de pointe chargée de bouleverser notre perception du monde, en y transmutant toutes les valeurs, en créant pour l'époque rien moins qu'une monstruosité esthétique, mais une monstruosité faite pour le siècle à venir, une être multiple, mutagène, porteur de tous les dangers.

Une littérature qui ne prendrait pas en compte ce que l'on sait maintenant du langage, des structures du cerveau humain, de la vie, de l'ADN, des quasars, qui ne s'intéresserait pas à la tectonique propre à la géopolitique, aux grandes masses économiques et aux mutations techniques, ainsi qu'aux complexes formes sociales que sont les religions, les communautés plus ou moins secrètes et leurs cryptages/décryptages spécifiques de la réalité, bref une fiction qui ne se poserait pas d'emblée en méta-fiction, une science-fiction qui n'oserait pas devenir science de la fiction, une transe littéraire qui ne se constituerait pas comme objet et comme matrice trans-fictionnelle, une fiction qui hésiterait encore à englober toutes les dimensions de l'humain, et toutes les fictions produites par l'homme, comme carburant d'un processus nutritif/digestif propre à chaque oeuvre et à chaque auteur, bref une telle littérature aurait peu de chance de passer la barrière du prochain siècle, autrement que par des modèles clonés parfaitement inoffensifs et adaptés aux patterns du marché.

Tout ce que le XXeme siècle a produit comme discours, styles narratifs et fictions entre dans le champ de la littérature. Tout ce que l'homme produit à chaque seconde, ses pensées ou sa merde, ses bombes H ou ses lymphocytes, ses oeuvres d'art ou ses crimes, entre dans le champ de la littérature. Tout ce que la science dissout d'idéalisme, cette dissolution même des voiles d'illusion occultant le réèl, voilà de quoi nourrir une nouvelle littérature, avide de sensations nouvelles, tout autant que de savoirs anciens.

Nous ne sommes pas une avant-garde

 Nous refusons le terme avant-garde pour toutes les bonnes raisons, qui ne manquent certes pas. Les énumérer prendrait une place trop importante pour l'espace restant à cette première conclusion. On pourrait les synthétiser cependant par quelques concepts. Nous sommes évolutionnistes. Mais nous ne croyons pas à une téléologie naturelle qui tire l'histoire des hommes vers le meilleur, ni uniformément vers le progrès culturel, technique et social, les phases de régression sont légion dans l'histoire et elles ont parfois sabré en pleine jeunesse des civilisations brillantes qui auraient pu faire "progresser" l'humanité bien plus vite. Une civilisation médiocre peut tout-fait l'emporter sur un modèle plus avancé, rien n'est jamais pré-écrit dans l'histoire. Au contraire, si jamais histoire il y a, c'est bien par une ré-écriture constante de tout le processus, comme si une partie du texte s'obstinait à vouloir rester illisible.

Toutes les sociétés, même les plus brillantes sont tributaires de leurs programmes grégaires. L'ordre social, où qu'il soit, quelqu'il soit, demande stabilité, et donc conservation, au sens strict de la survie, c'est-à-cela précisément que sert la communauté sociale, elle permet la mémoire, donc le passé, et donc transforme le présent en passé de l'avenir. Cela demande un ensemble cohérent de techniques de prédiction et de production au sein de ce temps spatialisé de l'homme moderne, qui trouve ses origines chez les Grecs. Soyons donc bien clairs encore une fois. Une telle fiction, méta-romanesque, peut s'abreuver d'Héraclite et de Démocrite tout autant que de Bergson, de Nietszche ou de Karl Popper. Elle ne doit pas avoir peur d'affronter sereinement les sociologies universitaires qui abreuvent la réalité de leurs propres fictions statistiques, ou sophistiques. Une telle littérature peut allègrement se nourrir de toute la pop-culture du XXeme siècle, y compris et surtout dans la matière même des sous-genres "mineurs" ou "para"littéraires tels que le roman d'anticipation ou de fiction scientifique, le roman noir, le thriller, le polar, l'espionnage, le récit de guerre, de voyages, d'aventure; le psycho-roman introspectif sera lui aussi jeté dans le grand Broyeur de la Nouvelle Synthèse Sub-Réaliste, mais aussi les flux d'informations journalistiques, le télécripteur incessant de l'environnement de l'homme moderne du XXieme siècle.

Enfin et pour terminer, sa propre production, son processus même pourra être l'objet d'autres productions, concommitantes, et interagissantes, comme à l'intérieur d'un réseau vivant, en continuel développement. Pour résumer, se pourrait-t-il que la littérature puisse montrer ainsi, par un bricolage en forme de réseaux, comment fonctionne la matrice même sa sa production, à savoir le cerveau humain ?

 Si la littérature doit s'engager sur quelque chose c'est bien cela. Le tout bien sûr ne se résumera pas à trouver de brillantes métaphores inspirées peu ou prou de telle ou telle science, ou telle ou telle instrumentattion technique, pas plus qu'à simplement générer des modules de jeux formels plus ou moins mathématiques dans lesquels des abaques stylistiques passeraient en revue le champ couvert par la littérature des 1500 dernières années. Non, c'est une GENETIQUE spécifique qu'il s'agit d'élaborer, et voilà pourquoi nous ne sommes pas, nous ne pouvons pas être une avant-garde. Un être vivant n'est jamais l'avant-garde de rien d'autre que de sa propre existence, il n'est même pas celle de ses propres enfants. Chaque expéreience individuelle est unique. Et pourtant le monde est très souvent médiocre.

 Nous ne somme donc pas une école, comme les Romantiques, un mouvement, comme les Surréalistes, ni une structure scholastique comme la Pataphysique, ni même une revue littéraire, comme Perpendiculaire. Tout au plus pouvons-nous nous considérer comme un programme de recherche, un laboratoire, un pur devenir.

Montréal, le 1er mai 1999 Copyright Maurice G. Dantec
 

MAURICE DANTEC 
Bibliographie

Chez Gallimard :
La Sirène rouge , La Noire, 1999
Les racines du mal, Série noire, 1995
Babylon Babies, La Noire, 1999

Autre essai disponible : Millenium Machines